Voyage en terre inconnue avec Shōtarō Ishinomori

Le jeune Ryū se réveille d’un sommeil artificiel de 40 ans à bord du vaisseau spatial Fuji 1er. L’engin devait se poser sur une autre planète mais l’endroit ressemble étrangement à la Terre. Tous les membres d’équipage ont succombé des suites d’une maladie contractée sur une lointaine planète du système solaire du Sirius. Ryū, seul rescapé, est doté de capacités intellectuelles hors du commun après ces quatre décennies passées à l’état de cryoconservation. Explorant les environs du vaisseau à la recherche d’un signe de vie de ses congénères, il sauve Maria et son petit frère d’arbres mutants. Tous trois se lancent alors dans un long et dangereux périple en quête des vestiges de la civilisation humaine sur une planète Terre méconnaissable, et pourtant si familière.

Paru aux abords des années 1970, Le voyage de Ryu (Ryū no Michi) est un chef-d’œuvre méconnu dans le vaste paysage de la science-fiction nippone. Il faudra attendre près d’un demi-siècle pour qu’un éditeur français s’attelle à sa traduction. C’est chose faite avec cette réédition complète, condensée en cinq tomes au format bunko1, venue garnir les rangs de la collection dédiée au manga « vintage » initiée par Glénat en 2010 (qu’ils auront bien vite fait d’enterrer faute de rencontrer le succès commercial escompté). Publié périodiquement au Japon de 1970 à 1971 dans le Weekly Shōnen Magazine, la première mouture du manga tient en huit volumes soit près de 1 600 planches réalisées en huit mois. Preuve s’il en est de la légendaire capacité de production de l’auteur. Dès 1971, Shōtarō Ishinomori publiera une préquelle au manga, Genshi Ryū Shōnen, et imaginera sa suite en 1975, intitulée Banchou Wakusei.
Précurseur à bien des égards, Ishinomori signe ici un ambitieux tour d’horizon des grands thèmes de la science-fiction, genre en plein essor à la fin des années 1960. Ainsi Le voyage de Ryu dépeint un monde dystopique bouleversé par un désastre sans précédent. Un conflit nucléaire à échelle mondiale qui aura eu raison de l’humanité. Portant un regard très critique sur notre avidité face au progrès technologique, Ishinomori n’a dès lors de cesse de mettre en exergue notre nature primitive nous menant irrémédiablement à notre perte. Et ce n’est pas sans rappeler l’affliction du Japon d’après-guerre, marqué de plein fouet par l’atome en 1945 et de nouveau en proie à la menace d’une frappe nucléaire en cette période de Guerre froide entre l’Est et l’Ouest ; sur fond de course à l’espace, des virulentes contestations de la jeunesse nippone et de la présence américaine enlisée au Vietnam. Car au-delà de l’angoisse suscitée par la vision apocalyptique d’un monde entièrement dévasté où tout est à reconstruire, c’est bien la menace nucléaire de l’ère post-atomique qui plane en filigrane sur l’ensemble du récit.

1 Le bunko ou bunkobon désigne une publication de petit format épais à prix réduit.

S’il puise la majeure partie de son inspiration dans l’actualité, ce n’est pas tout. Comme beaucoup de ses contemporains nourris par une décennie de révolutions et de conflits, d’espérances et de déceptions face aux enjeux de la recherche scientifique, de l’imminence d’une troisième révolution industrielle, d’un réchauffement climatique ou d’une invasion étrangère, la littérature et le cinéma occidental du XXème siècle alimentent sans conteste le travail d’Ishinomori. Le voyage de Ryu n’est pas sans rappeler La Planète des singes du français Pierre Boulle, ou encore de 2001, l’Odyssée de l’espace (2001: A Space Odyssey) d’Arthur C. Clarke, dont les adaptations cinématographiques respectives de 1968 souffleront quelques bonnes idées à l’auteur. Néanmoins, il ne se contente pas simplement d’emprunter à d’autres. Ainsi, à défaut de ne s’attarder que sur l’une d’entre elles, Ishinomori n’a de cesse de disséquer et de manipuler cette multitude de thématiques de manière à constituer une trame beaucoup plus large et complexe au regard de ce qui caractérise la science-fiction de cette époque ; lui conférant une certaine intemporalité.

Évoquant au premier abord une nature hostile et sauvage, ce voyage dont il est question mène le lecteur de forêts inhospitalières en déserts arides, de cités ultra-modernes peuplées de robots en villes fortifiées médiévales gardées par d’inquiétants chevaliers noirs. Il fait se croiser hommes du futur, êtres préhistoriques, entre autres grand singes, cyborgs et mutants. Ishinomori érige un univers hétérogène à la merci de mystérieux bouleversements spatio-temporels et dans lequel tout peut arriver.
Un hiver nucléaire venu bouleverser les notions de temps et l’évolution de la Terre lui permet d’évoquer la prise de conscience des questions écologiques du début des années 1970. Par ailleurs nombreuses sont les pistes de réflexion sur la biodiversité qui nous entoure et les conséquences que peut avoir l’activité humaine sur la planète. Sans oublier les références au paranormal, au transhumanisme et à la génétique à travers l’évolution de l’homme et des espèces, entre autres capacités de télékinésie en vogue chez les auteurs de science-fiction d’alors. L’imagerie futuriste du manga n’est pas en reste. Qu’il s’agisse du robot Isaac, vétuste allié de Ryū, dont l’allure fait directement écho aux illustrations des romans d’Isaac Asimov des années 1950, mais aussi des innombrables vaisseaux spatiaux, salles de contrôle et de l’architecture avant-gardiste de certains environnements qui viennent renforcer cette esthétique résolument S.F. en phase avec son temps. L’infinité du cosmos et le noir spatial sont également représentés avec brio pour illustrer des questionnements d’ordre philosophiques ou métaphysiques, replaçant par la même occasion l’être humain à sa juste place : un point dans l’univers, insignifiant au regard de l’immensité du vide cosmique.

Quiconque a déjà lu ne serait-ce qu’un seul ouvrage d’Osamu Tezuka dans sa vie ne manquera pas de remarquer les similitudes avec le style de Shōtarō Ishinomori. Rien d’étonnant dans cela puisque c’est aux côtés du « Dieu du manga » qu’il se formera à partir de 1955, après avoir remporté un concours de jeunes talents organisé la même année par l’hebdomadaire Shōnen. Recruté par Tezuka pour travailler sur Astro Boy (Tetsuwan Atomu), Ishinomori prendra la route pour Tokyo, s’affranchissant par la même occasion de son rôle de simple assistant pour créer ses propres histoires. Rejoignant la troupe de mangakas Tokiwasō qui regroupe l’avant-garde tokyoïte (tous pensionnaires d’un même appartement de la capitale nippone), il rencontre son premier grand succès en 1964 avec Cyborg 009 (Saibōgu 009), série qui marque le début de l’ère du genre « Super Sentai » au Japon ; offrant alors une véritable alternative aux super-héros de comic-books américains.
Auteur prolifique aujourd’hui particulièrement réputé dans son pays à l’instar de Tezuka que l’on connaît mieux en occident, sa bibliographie est dantesque – il a dessiné plus de 770 histoires — et nombre de ses œuvres n’ont jamais été traduites en français. On lui doit notamment la très célèbre série d’animation Kamen Rider promise à un grand avenir sur l’archipel dès sa diffusion en 1971. Il est par ailleurs l’un des tous premiers mangakas à être publié en France, bien avant la déferlante de publications qu’engendrera Akira dans nos contrées occidentales en 1990, ouvrant la voie à une sous-culture jusqu’ici restée pour le moins confidentielle.

Souvent comparé à son maître, Ishinomori peut néanmoins compter sur l’apparition du gekiga2 dix ans plus tôt pour imaginer des découpages plus techniques, « comme au cinéma » pour reprendre l’idée de Yoshihiro Tatsumi, à l’initiative du mouvement. La preuve en est sa propension à briser les cases et à user des « gros plans » et des « champ-contrechamps » de la même manière qu’un réalisateur de film. Mais aussi de l’importance donnée à certaines planches muettes au dynamisme incroyable et à l’exagération des contrastes des environnements, comme s’il s’agissait de mimer le médium photographique et le développement de négatifs. Le voyage de Ryu est une petite merveille d’expérimentation et d’innovation en termes de construction visuelle, fourmillant de détails et saisissant de réalisme dans son aspect anxiogène, et ce malgré un rythme de publication extrêmement soutenu. Si l’allure des personnages reste pour le moins stylisée, c’est le cas de beaucoup de ses contemporains et on sent ici tout l’héritage de l’école Tezuka. Faisant fi de tout ornement, les silhouettes des protagonistes semblent se détacher des décors, spectateurs face à l’inéluctable. Une manière parmi tant d’autres d’évoquer notre immobilisme au regard de la destruction de la planète.

2 Le gekiga est un style de manga dont la cible éditoriale sont les adultes.

Fort de ce brassage d’influences, Le voyage de Ryu est finalement plus un melting-pot qu’un produit relevant exclusivement de la science-fiction. Singeant les concepts des ténors du genre, il emprunte tout autant aux récits fantastiques et la pop-culture occidentale au sens large du terme, notamment le courant des pulps3 américains et leur grande diversité de thèmes abordés. Il n’en demeure pas moins une authentique bande dessinée japonaise, de par son style et sa construction narrative, fruit d’une décennie mouvementée en proie à de multiples interrogations sur l’avenir du monde tel qu’on le connaît alors. Une synthèse de genres bien plus complexe qu’il n’y paraît, car si l’on peut se méprendre sur le style et la forme au premier abord du fait de sa réalisation datant d’une quarantaine d’années, il s’agit là d’un travail d’orfèvre lourd de sens et dont le propos universel est plus que jamais d’actualité. Sous couvert d’un métissage de thématiques savamment articulé tout au long des cinq volumes qui constituent ce manga hybride, Ishinomori livre un ambitieux témoignage de l’état du monde et des enjeux de son époque. Il parvient à retranscrire graphiquement tant les problèmes sociaux de son temps, les revers écologiques de nos sociétés modernes et la méfiance de l’opinion public en matière de progrès scientifique, sans jamais perdre de vue le fil conducteur de son récit qui culmine de manière époustouflante dans les dernières pages de la saga. Point d’entrée idéal dans l’univers foisonnant d’idées de Shōtarō Ishinomori, je ne peux que vous conseiller de vous plonger de toute urgence dans sa lecture et, si le cœur vous en dit, de découvrir le reste de l’incroyable bibliographie de cet auteur de renom.

3 Les pulps sont des revues populaires très bon marché apparues au début du XXème siècle aux États-Unis.