Inoyama Land, l’archipel des songes refait surface

La réédition du convoité “Danzindan-Pojidon”, le premier album d’Inoyama Land, sortira chez WRWTFWW en mars prochain dans le sillage de nombreuses autres rééditions du label telles que “Through the Looking Glass” de Midori Takada et “Kakashi” de Yasuaki Shimizu. L’occasion de se replonger dans ce disque précurseur à bien des égards.

Aux abords des années 1980, le chanteur, bassiste et producteur japonais Haruomi Hosono contemple une idée qu’il appelle la « musique touristique » (kankō ongaku). Connu à l’échelle internationale pour avoir été l’un des membres clé du groupe de rock Happy End mais surtout pour son rôle au sein du Yellow Magic Orchestra, pionniers de la techno pop nipponne, il imagine un mode de création et d’écoute qui incite les créateurs et les consommateurs à se considérer comme de véritables touristes musicaux ; s’imprégnant de paysages et de cultures étrangères au travers d’interprétations très personnelles.
À l’instar du compositeur français Erik Satie, précurseur de la musique d’ambiance qu’il qualifie de « musique d’ameublement » au début du XXème siècle, il est difficile de savoir avec quel sérieux Hosono entend sa musique touristique. Et pour cause, les compositions de ce touche-à-tout sont souvent tintées d’un subtil sens du parodique, traduisant le ridicule d’une scène paradisiaque tout en l’exécutant avec brio. On devine par ailleurs comment cette idée de tourisme musical, au regard de l’expansion du tourisme global et des « musiques du monde » dans les années 1980, un imaginaire collectif a pu se développer autour de certains endroits de la planète jugés plus calmes et atmosphériques que d’autres. À cet égard, la musique d’Hosono — dont l’exotisme sarcastique apparaît pour la première fois avec l’album “Paraiso” (Alfa, 1978) — préfigure ironiquement l’appropriation culturelle ultérieure des sorties de musique du monde par les majors de l’industrie musicale.

Parallèlement Hosono tâche d’insuffler une dimension écologique à la musique d’ambiance, profitant de l’émergence du courant des musiques du monde et des prémices de l’écotourisme au Japon. Mais cette idée d’une musicalité globale est loin d’être un simple marqueur de prise de conscience écologique. Elle est surtout la preuve de sa volonté d’embrasser un horizon planétaire et de laisser derrière lui les insécurités plus locales de l’identité japonaise, à une période de forte croissance économique et de l’inévitable transformation du paysage rural et urbain.
Sachant cela, il n’est pas étonnant que les fresques bucoliques de deux membres issus du collectif d’improvisation tokyoïte Hikashu, fondé en 1977, parviennent jusqu’aux oreilles d’Hosono. Les insaisissables Makoto Inoue et Yasushi Yamashita viennent de former Inoyama Land — un clin d’œil à leurs noms de famille respectifs, le « Land » d’Inoyama faisant écho à un lieu mythique perdu entre imaginaire et réalité concrète —, projet musical toujours en activité depuis près de quatre décennies. Conviés à venir enregistrer un album dans ses studios, de cette rencontre naîtra leur premier disque “Danzindan-Pojidon” qui sort sur le label Yen Records en 1983. Seul « classique » au palmarès de cette formation de l’ouest de Tokyo, longtemps convoité par les collectionneurs, il présage l’intérêt croissant des deux musiciens pour la conception de pièces sonores. Ceux-là même se destineront à devenir quelques années plus tard les plus fiers représentant de la musique dite « environnementale » (kankyō ongaku) au Japon, conçue et composée pour des lieux spécifiques, bandes-sons de nos pérégrinations mentales et réelles.

Pour la majeure partie instrumentale, l’apaisante simplicité qui se dégage de “Danzindan-Pojidon” s’inscrit parfaitement dans cette idée de musique touristique initiée par Hosono quelques années plus tôt. Passant du ballet new-age ondulant de “Wässer” aux sonorités plus germaniques et abstraites de “Collecting Net” à la flûte pastorale de “Pon”, l’album explore différents motifs de synthétiseurs répétitifs et ambiants. Par ailleurs Hosono construira ce qu’il qualifie lui-même de « Water Delay System » pour aider à la conception sonore de titres tels quel “Pokala”, “Glass Chaim” ou “Mizue”. Il imagine un ingénieux système dans lequel trois hauts-parleurs sont placés dans de l’eau (protégés par un revêtement en caoutchouc) dans un réservoir. Le son, ainsi retardé par la densité de l’eau, est alors enregistré à l’aide d’un microphone puis mêlé aux compositions originales, de sorte que la musique prenne une dimension aquatique, donnant l’impression de plonger au cœur de l’une des grottes sous-marine d’Inoyama Land.
Explorateurs à l’ouïe fine, Inoue et Yamashita se fraient un chemin à travers cette terre vierge, carte postale d’une île déserte au large de l’archipel qui intrigue et fascine au même titre que la faune sauvage qu’elle abrite. Mais cette errance musicale qui évoque l’air de la campagne, les cours d’eaux et la nature ne relève pas uniquement du simple dépaysement pour les urbains. L’élégance géométrique de certaines compositions et l’usage d’instruments électroniques évoquent l’architecture et l’activité du monde moderne. À l’image de cette carte météorologique aux faux-airs de chasse au trésor qui orne la pochette du disque, l’homme, qui rêve d’expansion, doit se résoudre à vivre en harmonie avec le monde qui l’entoure et apprendre à composer avec les perturbations qui façonnent et bouleversent son environnement.

« Des excursions ambiantes provenant d’une île déserte au loin dans la mer japonaise où libellules, calmars, tortues et paons vivent parmi les trèfles, les cryptomérias et les pommiers, tous entraînés par de douces harmonies pleines d’espoir émergeant de l’eau autour et en dessous d’eux… »

Lauritz Baudisch (No Obi, No Insert)

Au même titre que les compositions de leurs pairs Yutaka Hirose ou encore Hiroshi Yoshimura (avec lequel ils développeront une pièce sonore pour le stade international de Yokohama), fort est de constater que près de quarante ans plus tard “Danzindan-Pojidon” conserve tout son à-propos. Modeste témoin d’une époque désormais révolue, ce nouveau pressage vinyle — disponible pour la toute première fois en dehors du Japon — arrive à point nommé. Resté jusqu’à présent inaccessible sur le marché de l’occasion, il était la pièce manquante d’une discographie éparse dont l’essentiel a refait surface dans le sillon du phénomène de la réédition japonaise. Point d’entrée idéal à l’univers singulier d’Inoyama Land, il préfigure à merveille l’anthologie “Commissions: 1977-2000” (Empire of Signs, 2019) qui compile l’essentiel de leurs pièces environnementales, plus méconnues.

“Danzindan-Pojidon”, disponible le 6 mars chez WRWTFW